Préparation pour l’entretien du 29 juin 2026
l Proposition de communication pour un workshop aux Pays-Bas
Après le CSI, je me suis un peu reposée pendant la canicule, donc je n’ai pas fait grand-chose. La première chose que je peux mentionner est que ma proposition de communication pour le workshop Reception of Ancient Philosophers from the Early Modern Period to the Enlightenment a été acceptée (https://www.ozsw.nl/activity/reception-of-ancient-philosophers-from-the-early-modern-period-to-the-enlightenment/). Le résumé que j’avais soumis est le suivant :
| From Appetite to Interoception? The Transformation of Ancient Theories of Hunger in Early Modern Philosophy and Medicine Was hunger an appetite or a sensation? Ancient thought bequeathed to the early modern period not a settled answer but an unresolved tension. Already Plato had wavered, defining thirst in the Republic as a desire for drink but in the Philebus as a desire for the filling of the body. Aristotle explained hunger primarily through appetite part of the soul, whereas Galen emphasized the sensation located at the orifice of the stomach, conveyed by the sixth pair of cranial nerves. The early moderns inherited not a doctrine of hunger, but a problem: whether hunger should be understood primarily as appetite or as sensation. This paper traces three distinct receptions of this problem and shows how each contributed to the gradual sensibilization of hunger. First, the effort to reconcile Aristotelian psychology with Galenic medicine: scholastic authors such as the Coimbra commentators asked where exactly hunger resides, and in answering acknowledged its sensory dimension while still assigning explanatory priority to the appetitus. Second, the effort to render Galen more precise: anatomists such as Du Laurens developed the notion of a tactus internus, treating gastric traction as the essence of hunger and animal appetite as its natural consequence. Third, the effort to rethink the relation between soul and body: Descartes and Perrault both treated hunger as an internal sensation through which the soul perceives certain bodily states, differing in their accounts of how soul and body are united. Rather than documenting a uniform early modern doctrine of hunger, this paper reconstructs a series of attempts to rethink it. In different ways, these authors shifted attention from appetite to sensation, recasting hunger as a perception of one's own bodily states. Their accounts illuminate an often-overlooked tradition of bodily awareness that may be viewed as a precursor to what is now called interoception. One-line biography Sunmin Lee is a PhD student in Philosophy at the École Normale Supérieure de Lyon (IHRIM, UMR 5317), working under the supervision of Raphaële Andrault. |
l Note sur le sens interne pour les Anciens
Pour concrétiser ce que j’avais mentionné la dernière fois, j’ai cherché des informations sur le sens interne dans l’œuvre des Anciens. Pour ce faire, je me suis beaucoup appuyée sur les travaux de David Sedley, notamment son article « The Duality of Touch »[1].
Selon Sedley, la notion de tactus interior (ἐντὸς ἁφή) apparaît dans la philosophie hellénistique comme un terme technique désignant le sens qui nous permet de percevoir directement les changements qui se produisent à l’intérieur de notre corps. Cette notion est particulièrement importante chez les Cyrénaïques, avant d’être reprise, puis transformée, par les Stoïciens et les Épicuriens.
Le témoignage le plus explicite se trouve dans les Academia de Cicéron, où l’expression tactus interior apparaît à deux reprises. Dans le premier passage, Cicéron explique que les philosophes appellent « toucher interne » le sens dont les objets sont la douleur et le plaisir, et que les Cyrénaïques considèrent ce sens comme le seul véritable critère de vérité :
quid de tactu, et eo quidem quem philosophi interiorem vocant, aut doloris aut voluptatis, in quo Cyrenaici solo putant veri essejudicium quia sentiatur ?
And what about touch, in particular the kind of touch the philosophers call « internal », which has as its object either pain or pleasure, and in which alone the Cyrenaics think the criterion of truth lies, because it is what we feel? (Cicero, Lucullus 20)
Un peu plus loin, Cicéron résume la position épistémologique des Cyrénaïques :
quid Cyrenaei videntur, minime contempti philosophi, qui negant esse quicquam quod percipi ossit extrinsecus, ea se sola percipere quae tactu intumo sentiant, ut dolorem ut voluptatem; neque se quo quid colore aut quo sono sit scire, sed tantu,m sentire adfici se quodam modo.
What do you think of those by no means contemptible philosophers the Cyrenaics? They deny that anything external can be cognized, and say that they have cognition only of the things that they feel through internal touch, such as pain and pleasure, and that they do not know what colour or what sound something has, but only feel that this is how they are being affected. (Cicero, Lucullus 76)
Ces textes montrent que, pour les Cyrénaïques, nous n’avons jamais accès aux objets extérieurs eux-mêmes, mais seulement aux affections qu’ils produisent en nous. Nous ne savons donc pas que le feu est chaud ou que le miel est doux ; nous savons seulement que nous sommes échauffés ou adoucis. Le tactus interior constitue ainsi le seul fondement certain de la connaissance. Par ailleurs, puisque les Cyrénaïques sont hédonistes, c’est également ce sens qui permet de distinguer le plaisir de la douleur et, par conséquent, le bien du mal.
Ce qui est important est le fait que le tactus interior ne se limte pas à la perception de la douleur et du plaisir. Sedley montre qu’il désigne plus généralement un sens de second ordre (second-order sense), par lequel nous prenons conscience de nos propres états sensoriels. Ainsi, non seulement nous goûtons une saveur, voyons une couleur ou entendons un son, mais nous savons également que nous sommes en train d'éprouver ces sensations. En ce sens, le tactus interior exerce une fonction coordinatrice qui rappelle fortement celle du sens commun (κοινὴ αἴσθησις) dans la tradition aristotélicienne. Sedley en conclut que, dans la philosophie hellénistique, le tactus interior tend progressivement à assumer le rôle auparavant attribué au sens commun. Cette interprétation est confirmée par les Stoïciens, qui identifient explicitement le sens commun au tactus interior. (“The Stoics call this [Aristotelian] common sense ‘internal touch’, on the basis of which we also have cognition of ourselves”, Aëtius, Placita 4.8.7)
Toutefois, les autres écoles hellénistiques, notamment les Épicuriens, ne suivent pas les Cyrénaïques jusqu’à réduire toute perception au seul tactus interior. Une telle position conduirait à un enfermement du sujet dans ses propres états affectifs, en rendant impossible toute connaissance véritable du monde extérieur. Pour éviter cette conséquence sceptique, les Épicuriens conservent la notion de tactus interior, mais l’intègrent dans une dualité opposant toucher interne et toucher externe. Cette réinterprétation apparaît clairement chez Philodème, qui modifie profondément la théorie cyrénaïque. Alors que, chez les Cyrénaïques, le tactus interior permettait de prendre conscience des états de tous les organes sensoriels, Philodème soutient que chaque sens possède sa propre conscience réflexive de ses états qualitatifs : le goût sait qu'il éprouve une saveur, l'ouïe qu'elle entend un son et la vue qu'elle perçoit une couleur. Le tactus interior ne constitue donc plus une conscience générale de tous les états sensoriels, mais se trouve limité aux états internes relevant proprement du toucher, tandis que chaque autre sens prend en charge la conscience réflexive de ses propres affections. Sedley considère cette évolution comme un raffinement de la théorie cyrénaïque, raffinement que Lucrèce reprendra à son tour.
Ce parcours historique met finalement en évidance un point particulièrement important pour ma recherche. L’existence du tactus interoir montre que, dans l’Antiquité, il existait déjà une conception du sens interne comprise comme la perception de nos propres états corporels et sensoriels. Cette tradition coexiste avec une autre conception, plus connue, qui identifie le sens interne aux facultés cognitives telles que l’imagination, la mémoire ou l’estimative. L’histoire du sens interne apparaît ainsi plus complexe qu’on ne le suppose généralement.
[Question] Cette conception du tactus interoir comme perception immédiate des états propres du sujet peut-elle éclairer la notion de sentiment intérieur chez Malebranche ?
Toucher interne (1) = la conscience de ses propres états sensoriels (comme sens commun)
Toucher interne (2) = les sensations provenant littéralement de l’intérieur du corps, telles que la faim et la soif.
[1] David Sadley, « The Duality of Touch », A. Purves (éd.) Touch and the Ancient Senses, Londre et New York, Routledge, 2018, 64-74.
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