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Eiffel 장학금 제출용 Projet de thèse

불난집이름 나보코프 2025. 11. 11. 02:16

 

 

Projet de thèse en histoire de la philosophie :

 

 

 

« L’inclination naturelle ou les enseignements de la nature : Descartes sur la nature humaine »

 

La nature désigne l’ensemble du monde crée ou des choses existantes ; en un sens resserré, on entend par là la nature propre d’une chose ou de quelqu’un. Le mot désigne alors un donné ou composé singulier et, dans le cas de l’être humain, une constitution corporelle et mentale qui nous incline à agir de telle ou telle façon. Chez Descartes, ces deux sens de la notion de « nature » se nouent de façon particulièrement intéressante et difficile. Pourtant, si le sens large de la nature a été très étudié, le sens resserré, et notamment ce que Descartes appelle « ma nature », n’a jamais fait l’objet d’études systématiques. C’est ce que nous nous proposons de faire dans notre thèse, en nous appuyant sur une comparaison entre le corpus cartésien, d’une part, et les textes théologiques et médicaux qui lui sont contemporains, de l’autre.

Étudier ce que Descartes et ses contemporains appelle « ma nature » aussi bien que « l’inclination naturelle », comme nous nous le proposons dans notre thèse, a pour enjeu non seulement d’éclairer la philosophie cartésienne sous un jour nouveau, mais également de contribuer nourrir la réflexion contemporaine sur la nature et le rapport que nous, humains, entretenons avec elle. En effet, la réflexion contemporaine sur ces questions mobilise régulièrement Descartes  ou, plus généralement, la philosophie cartésienne  comme un facteur historique expliquant le rapport général que nos sociétés occidentales entretiennent à la nature : une nature vue comme réservoir de ressources pour nous, humains, qui nous percevons comme extérieure à elle (C. Merchant, 1980). Non seulement cette vision historique simplifie considérablement l’histoire culturelle des trois derniers siècles, mais elle s’appuie sur une méconnaissance de la philosophie cartésienne elle-même et de son insertion dans le contexte culturel de la France du xviie siècle. En revisitant ces notions dans leur contexte originel, notre étude vise ainsi à restituer à la pensée cartésienne sa complexité propre et à montrer combien elle peut encore nourrir une compréhension plus nuancée de la relation entre l’homme et la nature.

L’analyse fine des textes cartésiens et de la notion de « nature » nous a révélé en particulier trois séries de problèmes, qui motivent notre étude : nous partirons de leur examen avant de les saisir dans leur contexte historique élargi, en particulier théologique et médical, comme nous le détaillons plus bas. 

En premier lieu, il convient de s’interroger sur le sentiment d’appartenance du corps. En effet, chez Descartes « ma nature propre », qu’il comprend comme l’union de l’esprit et de mon corps (AT VII, 80), se fait connaître par « l’inclination naturelle » ou ce qu’il nomme « les enseignements de la nature », qui diffèrent de la « lumière naturelle », une vérité purement intellectuelle. Parmi les choses que cette nature m’enseigne, la plus représentative est sans doute que « j'ai un corps ». Ce sentiment de possession corporelle constitue un fondement essentiel pour la conservation de la vie. C’est à travers ce sentiment d’appartenance corporelle que la nature m’enseigne que, lorsque je ressens la douleur, mon corps se trouve dans un mauvais état, ou encore que, lorsque j’éprouve la faim ou la soif, il est nécessaire que je mange ou que je boive, et ainsi de suite. Cependant, Descartes ne fournit pas d’explication sur la manière dont se constitue cette nature propre qui fournit de tels enseignements naturels. Descartes écrit la chose suivante : « Ce n’était aussi sans quelque raison que je croyais que ce corps (lequel par un certain droit particulier appelais mien) m’appartenait plus proprement et plus étroitement que pas un autre. Car en effet je n’en pouvais jamais être séparé comme des autres corps ; je ressentais en lui et pour lui tous mes appétits et toutes mes affections ; et enfin, j’étais touché des sentiments de plaisir et de douleur en ses parties, et non pas en celles des autres corps qui en sont séparés » (AT VII, 75-76, nous soulignons). Cette description soulève immédiatement plusieurs interrogations. De quel « droit particulier » est-il question pour justifier la propriété du corps ? Quelle est l’autorité qui en est garante ? Que signifie ressentir des appétits et des affections « en lui [mon corps] et pour lui [mon corps] » ? Enfin, pourquoi, lorsque je ressens du plaisir ou de la douleur dans une partie de mon corps, ai-je l’impression que l’intégralité de mon corps m’appartient, et non pas uniquement la partie concernée par ces sensations ?

En second lieu, ce que Descartes appelle « ma nature » peut-il s’étendre à toute l’humanité ? Il suggère qu’il existe une nature commune à tous les humains, où chacun reconnaît des vérités fondamentales sur l’union de l’âme et du corps : avoir un corps, ressentir la douleur et le plaisir, et chercher certains éléments tout en évitant d’autres. Si la faim, la soif ou la douleur appartiennent à tous, leur manière de se manifester demeure propre à chaque individu. Ainsi, l’universalité cartésienne semble porter moins sur le contenu des expériences que sur leur structure : tout être humain est un composé d’âme et de corps, et c’est cette union même qui fonde l’humanité. Reste alors une question essentielle : comment concilier cette universalité de la structure avec la singularité irréductible de chaque expérience corporelle ? Qu’en est-il de la diversité des corps ? Peut-on encore parler d’une nature humaine commune sans effacer les différences concrètes des vécus corporels ? Ou bien faut-il reconnaître que, dans la philosophie cartésienne, la notion de « ma nature » repose sur une expérience du corps implicitement normée — celle d’un corps masculin, sain et fonctionnel ? 

Enfin, que signifie le fait que la nature humaine elle-même puisse ne pas fonctionner comme prévu ? Descartes illustre ce point par l’exemple d’un patient hydropique. Pour décrire une situation où un tel patient continue d’éprouver le désir de boire, bien que cela soit nocif pour son corps, il utilise l’expression « une véritable erreur de nature (verus error naturae) » (AT VII, 85). Ce cas est une véritable erreur car, bien que le patient suive sa nature propre, le jugement pratique qu’il est conduit à faire en raison d’un dysfonctionnement corporel est source d’actions nocives pour lui. Cependant, cela soulève une question théologique cruciale : si c’est Dieu qui a créé la nature de cette personne hydropique, comment comprendre qu’elle présente un dérèglement pathologique qui le conduit à des jugements nuisibles ? Descartes y répond que la bonté divine demeure intacte, car ces erreurs sont rares comparées au bon fonctionnement habituel du corps : la santé l’emporte quantitativement sur la maladie (AT VII, 89). Cependant, cette justification quantitative laisse ouverte une tension majeure : cette solution est-elle satisfaisante ? Peut-on affirmer que Dieu est bon simplement parce que la santé est plus fréquente que la maladie ? Ces questions seront abordées dans la dernière partie de cette thèse.

 

Objectifs et hypothèses de la thèse : 

[a] Explorer l'universalité de la structure humaine : Le premier objectif de cette thèse est d’examiner comment Descartes parvient à concilier la singularité de « ma nature » avec l’universalité de la nature humaine. Il s’agit, dans un premier temps, d’interroger la possibilité, chez Descartes, d’établir l’homme comme une espèce naturelle à part entière. Des études récentes sur le statut des « corps particuliers » chez Descartes ont montré que, malgré la réduction des animaux au statut d’automates, il s’intéresse de près aux différences individuelles entre les espèces animales (F. Baldassarri, 2023). Cette attention renvoie toujours à la question de la définition de l’espèce naturelle. En s’inspirant de cette problématique, notre recherche se propose d’examiner si, dans la philosophie cartésienne, la constitution d’une espèce humaine peut être sérieusement envisagée. Dans un second temps, l’attention portera sur la diversité interne de la nature humaine : la variété des corps, des capacités et des sensibilités qui caractérisent les individus. Pour Descartes, seul l’être conçu comme union substantielle de l’âme et du corps mérite le nom du « vrai homme ». L’analyse cherchera ainsi à comprendre comment s’opère l’individuation de cette union, et de quelle manière cette individualisation permet à Descartes de penser la multiplicité des expériences humaines au sein d’une même nature (si celle-ci existe).

[b] Concilier les dysfonctionnements de la nature humaine avec la bonté divine : Notre second objectif est d’explorer le rôle du concept de « véritable erreur de la nature » dans la philosophie de Descartes, notamment dans son rapport avec la faillibilité humaine. Cette recherche prendra la forme d’une étude de cas portant sur différentes affections que Descartes évoque lui-même, telles que la douleur du membre fantôme, l’hydropisie ou l’ictère. À travers l’analyse détaillée de ces exemples, il s’agira de comprendre comment Descartes décrit les mécanismes du dysfonctionnement corporel et comment il conçoit la maladie comme une perturbation partielle, mais signifiante, de l’ordre naturel. Nous chercherons également à savoir si, pour Descartes, le vieillissement peut être considéré comme une forme de maladie. Le corps humain, conçu par Dieu selon des lois précises, fonctionne comme une machine finie : il s’use, se dérègle et se détériore avec le temps. Peut-on considérer cette condition comme un défaut commun inhérent à la nature humaine ? En quoi Dieu est-il exempt de ce défaut ? En articulant la mécanique du corps à la théologie de la providence, nous mettrons en lumière la manière dont Descartes pense la coexistence entre perfection divine et finitude humaine.

[c] Éclairer le sentiment d'appartenance corporelle chez Descartes : Le troisième objectif de cette thèse est d’éclairer, au sein même de la philosophie cartésienne, le sentiment d’appartenance corporelle. Nous faisons l’hypothèse que Descartes justifie ce sentiment à travers la notion de sens intérieur (sensus internus). Dans la tradition philosophique antérieure, ce terme désignait les facultés internes de l’âme telles que l’imagination ou la mémoire, mais il subit chez Descartes une transformation décisive. En effet, Descartes emploie sensus internus pour désigner les appétits naturels (la faim et la soif) et les passions, et parfois même la douleur (AT VIII-1, 316-318). Toutes ces sentiments justifient le fait que « j’ai un corps que j’appelle mien ». À cet égard, la localisation joue un rôle central. Par exemple, les appétits, à la différence de la conception contemporaine de David Armstrong (1962), sont toujours localisés : la soif se rapporte au mouvement des nerfs de la gorge, la faim à celui de l’estomac, et les passions à celui du cœur. En localisant ainsi les sensations, Descartes cherche à légitimer le sentiment selon lequel le corps dans son ensemble m’appartient. Cependant, cette hypothèse exige une analyse plus approfondie. En effet, la distinction entre les sens intérieurs et lessens extérieurs demeure relativement superficielle, puisque ce qui se passe à l’intérieur du corps et ce qui se passe à l’extérieur doivent obéir, chez Descartes, au même type de mécanisme. Il convient donc d’examiner si l’on peut véritablement introduire une différence entre ces deux types de sens. L’analyse cherchera ainsi à déterminer si le sensus internus peut être compris comme le lieu d’une subjectivité incarnée qui rend possible le sentiment d’appartenance corporelle tout en restant compatible avec le cadre mécaniste de la physiologie cartésienne.

 

Caractère novateur :

[a] Accès direct aux sources latines : Le premier aspect novateur de ce travail réside dans l’accès direct à un large corpus de sources latines. Le XVII siècle reste une période où le latin, tout autant que le français, voire davantage que lui, constitue la principale langue de production savante. C’est pourquoi l’accès direct non seulement aux textes français, mais aussi aux sources latines, que mes compétences linguistiques me permettent d’explorer, revêt une importance particulière. Pourtant, de nombreux écrits latins de l’époque moderne demeurent encore inédits ou peu étudiés, éclipsés par la gloire de quelques figures héroïsées de l’histoire de la philosophie. Ce travail se propose ainsi de redonner voix à ces sources négligées, en réinscrivant la pensée de Descartes dans le réseau intellectuel vivant de son temps. En s’appuyant sur l’étude approfondie d’auteurs que Descartes mentionne explicitement, tels qu’Eustache de Saint-Paul, Francisco de Toledo, ainsi que les Commentarii Conimbricenses, manuels probablement utilisés au cours de sa formation dans les collèges jésuites, ce travail replace Descartes dans son contexte intellectuel en examinant les philosophes scolastiques de son temps. Une telle approche met en lumière la richesse théorique de la philosophie moderne naissante et défend une lecture contextualiste de l’histoire de la philosophie fondée non sur quelques figures exceptionnelles, mais sur la circulation des idées et le dialogue entre de multiples penseurs.

[b] Dialogue entre médecine et théologie : La deuxième originalité de cette recherche réside dans la mise en dialogue des contextes théologique et médical, qui ont jusqu’ici été largement étudiés de manière séparée. Ces dernières années, l’intérêt pour la médecine de Descartes n’a cessé de croître : de nombreux travaux ont analysé sa physiologie, ses conceptions du corps et de la santé, ou encore son rapport à la médecine de son temps (A. Bitbol-Héspèries, 1990 ; D. Des Chene, 1996 ; V. Aucante, 2006 ; G. Manning, 2013). Toutefois, la manière dont cette dimension médicale s’articule avec la théologie, notamment avec la question de la bonté divine et de la corruption de la nature humaine, reste encore peu explorée. Ce travail cherche précisément à établir ce lien. D’une part, il s’appuie sur les écrits de médecins tels que Jean Fernel ainsi que sur les recherches récentes consacrées à la médecine cartésienne ; d’autre part, il élargit cette analyse à la dimension théologique, afin de montrer comment ces deux registres — médical et théologique — se croisent dans la pensée de Descartes pour redéfinir les rapports entre maladie, nature et providence divine.

[c] Réflexion sur la nature propre de chaque individu : Alors que les études antérieures se sont principalement concentrées sur la structure mécanique de la nature, entendue comme celle du monde physique dans son ensemble, ce travail se distingue par l’attention qu’il porte à la fois à la nature humaine dans son universalité et à la nature de l’être humain envisagé individuellement. De plus, nous étudierions non seulement le corps individuel sain ou « normal », mais également le corps individuel malade ou porteur d’un handicap. En effet, la philosophie cartésienne est généralement perçue, notamment par Canguilhem et d’autres commentateurs, comme une pensée qui ne permet pas de concevoir la spécificité des corps individuels (G. Canguilhem, 1952 ; G. Rodis-Lewis, 1990). Cependant, en étudiant la manière dont Descartes traite les cas de malades concrets, nous chercherons à explorer la possibilité d’une philosophie cartésienne capable de reconnaître des normes propres à chaque corps individuel.Ce faisant, notre travail pourrait montrer comment la philosophie de Descartes peut offrir une perspective renouvelée sur les phénomènes dits « anormaux », tels que la maladie et les troubles du corps.

 

Impact et bénéfices du projet :

Sur le plan philosophique, ce projet de thèse propose une relecture de la notion de nature humaine visant à défaire la caricature de Descartes. De nombreuses études ont interprété la théorie cartésienne de l’union de l’âme et du corps de manière schématique, sous l’étiquette de « dualisme ». Dans cette image répandue, la philosophie de Descartes reposerait sur la supériorité de l’âme sur le corps, de la pensée sur la matière, et de l’humain sur le non-humain. Ainsi, le dualisme cartésien aurait servi à légitimer le subjectivisme, l’anthropocentrisme et l’exploitation de la nature. Or, cette interprétation néglige au moins un point essentiel : Descartes défend autant l’union que la distinction de l’âme et du corps, et reconnaît la substantialité du corps sans la subordonner à celle de l’âme. En interrogeant à la fois la nature humaine et la nature singulière de chaque individu, ce travail vise à dépasser cette lecture réductrice et à réévaluer le lien entre la science de la nature et la diversité des existences humaines.

Sur le plan historiographique, cette recherche met en valeur des sources latines rarement exploitées et redonne une place à des auteurs scolastiques souvent marginalisés dans l’histoire canonique de la philosophie moderne. Elle contribue ainsi à une histoire de la philosophie fondée non sur la célébration de figures isolées, mais sur le dialogue et la circulation des idées entre traditions multiples, en restituant également un moment essentiel de l’histoire intellectuelle française où la philosophie, la théologie et les sciences naturelles demeuraient encore étroitement liées.

Sur le plan interdisciplinaire, ce travail établit un pont entre la philosophie, la médecine, l’anatomie et la théologie du XVIIᵉ siècle, ouvrant une perspective nouvelle sur la question du corps et de la nature humaine. Il enrichit également les études contemporaines en philosophie de la médecine, en histoire des sciences, et en philosophie du corps, en montrant comment les savoirs médicaux et théologiques peuvent s’éclairer mutuellement.

Enfin, sur le plan culturel et académique, cette relecture ouvre un dialogue fécond avec les débats contemporains sur le corps, le genre et le handicap, débats qui convoquent régulièrement l’histoire intellectuelle du xviie siècle, ou de la Révolution scientifique, comme un point de départ historique. En mettant en lumière la manière dont Descartes pense la variation des corps et les dysfonctionnements de la nature, cette recherche invite à reconsidérer la portée inclusive de la philosophie cartésienne et son rôle historique à plus long terme. Elle contribue ainsi à repenser le corps non pas comme une entité abstraite ou universelle, mais comme un espace d’expériences différenciées, où se rencontrent les réflexions actuelles sur la corporéité, la vulnérabilité et la condition humaine.

 

 

 

Bibliographie séléctive : 

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